L’Ajibat à la Maladrerie

Ajibat – Visite de la Maladrerie, à Aubervilliers

Un grand merci à la Régie immobilière de la Ville de Paris (RIVP) d’avoir accueilli l’Ajibat, mercredi 11 mars, pour visiter la Maladrerie, un ensemble HLM de près de 900 logements des années 1970-1980, devenu iconique. Merci également à Gilles Jacquemot, architecte et résident, pour son accueil et sa présentation du quartier — de son histoire et des vies qui l’habitent —, nous invitant à en apprécier le genius loci.

L’Ajibat à « la Mala »
En arrivant sur les lieux, cet amas de béton vieillissant déconcerte, puis le charme opère en déambulant dans le dédale des rues couvertes, des porches, des allées pavées, laissant découvrir là, une pièce d’eau, ici, un labyrinthe ou une vaste prairie dominée par le « Châteaufort » comme le suggère ce bâtiment crénelé, avec une végétation omniprésente qui déborde des bâtiments. « Mon architecture sera achevée une fois envahie par la nature », déclarait l’architecte Renée Gailhoustet (1929-2023) qui a conçu ce quartier, édifié en 9 tranches entre 1976 et 1985, sur 9 hectares. Cette architecte de talent, longtemps sous-estimée (jusqu’en 2018 lorsque, âgée de 89 ans, elle reçoit la médaille d’honneur de l’Académie d’architecture, puis, en 2019, le Grand Prix des Arts de Berlin avant, en 2021, de recevoir celui la Royal Academy of Arts anglaise) y a appliqué ses principes architecturaux en rupture avec les grands ensembles de l’époque, souvent tirés à la règle avec des appartements standardisés. Le plan masse est tout sauf rectiligne, parcouru de cheminements sinueux qui permettent de traverser à pied le quartier, au sec ou à l’ombre, dans les rues couvertes.

« Renée Gailhoustet dessinait tout d’abord le volume des bâtiments, véritables sculptures, ici en étoile ou en ananas, avec des étages en retrait laissant place à de vastes terrasses en triangle dont sont dotés 40 % des logements. Ces volumes définissent ensuite la géométrie des logements privilégiant la diagonale qui donne une impression d’espace, avec priorité au salon. Chaque logement est différent car, disait Renée Gailhoustet, « les familles sont multiples et ont mille histoires », relate l’architecte Gilles Jacquemot, dont la compagne et associée, l’architecte Katherine Fiumani, a, à l’époque, collaboré à ce projet aux côtés de R. Gailhoustet. C’est le talent d’un économiste de la construction, Jean-Pierre Tohier, qui a su faire rentrer ces réalisations dans les budgets HLM et en a permis la réalisation. Le couple d’architectes y a, depuis l’origine, installé son agence, élu domicile et s’en fait l’ardent défenseur. « Dans les années post “Mai 68”, ces projets étaient accueillis avec enthousiasme par les maîtres d’ouvrage publics et les élus. Aujourd’hui, cette architecture est bannie, en voie de disparition » regrette Gilles Jacquemot qui décrit son bonheur d’habiter cet « oasis, rempli d’oiseaux, de hérissons, crapauds ou hérons, de vivre au rythme de la nature, de goûter sa fraîcheur en été ». Les terrasses de 50 à 60 mètres carrés, grâce au 40 centimètres de terre végétale, sont de vrais jardins suspendus avec arbres, fleurs, légumes…

L’office public de l’habitat d’Aubervilliers voulait daller les terrasses, ce qui n’a, heureusement, été fait qu’en partie. Le projet Anru (Agence nationale pour la rénovation urbaine) prévoyait, lui, la résidentialisation de l’ensemble, ce qui aurait fermé l’îlot à la circulation libre, mais les habitants s’y sont opposés avec succès. Finalement, tous les cheminements ont été rétrocédés à la Ville, devenant de ce fait espace public.
Depuis le 1er janvier 2025, la RIVP est donc propriétaire de 343 lots, dont 10 ateliers d’artiste, qu’elle a racheté à l’office public pour le soulager d’une partie des coûts de rénovation. L’ensemble nécessite une lourde réhabilitation pour l’isoler du froid, changer les menuiseries en retrouvant leur colorimétrie d’origine, ravaler les façades, rénover et simplifier le chauffage et, surtout, refaire l’étanchéité des terrasses ce qui suppose d’en retirer toute la végétation, « un vrai capital arbustif à épargner au maximum », plaide Laurent Vuidel, directeur territorial de la RIVP.

La RIVP estime le coût de cette rénovation entre 80 000 et 100 000 euros par logement. L’opération, délicate à mener dans le respect de cette architecture désormais classée Contemporaine remarquable, doit, en outre, se faire en concertation avec l’autre bailleur social l’OPH d’Aubervilliers. La RIVP se dit prête à relever le défi : il nécessitera au moins deux ans d’études, après l’état des lieux déjà dressé par l’agence Tectone. « Nous avons rencontré 80 % des locataires pour entendre leurs demandes urgentes, réparation des fuites, changement de la chaudière collective, et avons réinstallé trois gardiens dans leurs loges, détaille Laurent Vuidel. Lors des attributions, nous essuyons quelques refus de candidats locataires déconcertés par la configuration originale des appartements, sans beaucoup de cloisons, où rien n’est à angle droit… Mais plus d’un tiers des locataires sont, eux très attachés au lieu, n’envisagent de vivre que là, dans ce quartier à l’identité très forte. Ici, on dit qu’on « est de la Mala » avant de préciser qu’on vit à Aubervilliers ».

CR d’Isabelle Rey

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